Cadours



On était au début des années 70, mes parents travaillaient à Toulouse depuis quelques temps et pour les vacances d'été ils avaient loué une sorte de gîte accolé à une ferme.

C'était le dépaysement total, on était encore en Haute-Garonne mais la maison posée sur un petit tertre dominait les paysages vallonnés du Gers.
Ma mère et une de mes grand-mères squattaient avec nous et mon cher papa faisait l'aller-retour tous les jours avec sa superbe Opel bleu  nuit qui me faisait tant rêver, et dire que c'est moi qui la casserait quelques années plus tard, mais c'est une autre histoire...
Au début des vacances, une tante que j'avais dû  voir trois fois dans ma vie m'avait offert le premier tome de la célèbre trilogie de Pagnol et la lecture de Marius m'avait enchanté, moi qui était habitué aux romans de Stendhal ou de Zola , j'avais adoré ce foisonnement de dialogues qui rendait le récit rapide et vivant.
Depuis quelques jours nous avions un nouveau pensionnaire en la personne de Saturnin, caneton de son état, acheté quelques jours plus tôt pour la modique somme d'un 1,40 franc au  marché de Mirande. Cette bébête nous suivait partout et s'endormait souvent entre les doigts de pieds de ma mère. Il ne resta que quelques jours avec nous, feue ma grand-mère paternelle referma en effet la porte de la 4L sur son petit cou...
Ce fut un été de découverte pour le jeune garçon que j’étais, je vécus et ressentis des choses et des événements dont je me souviens encore aujourd'hui, pour la première fois j'allais être confronté à des choix, ce qui ne m'étais jamais arrivé auparavant.
Il y avait à côté du corps principal de la ferme,  un immense hangar où le proprio fermier entreposait des centaines de bottes de paille  et au pied de ce hangar était attachée à longueur de journée une chienne épagneul famélique qui s'appelait Nickie. J’allais souvent la caresser, elle s’approchait de moi en remuant la queue, prisonnière d’une chaîne bruyante qui lui marquait son cou blanc.
Une après-midi où j’étais seul, je décidais d’escalader les bottes et très vite, je me trouvais près du haut de la sous-pente où je découvris alors sur toute la longueur ,des dizaines de nids de pigeons remplis de bébés volatiles.
En tournant la tête vers le bas je me rendis compte de l’intérêt que me portait la brave Nickie….
Que devais-je faire ? Laisser cette gentille chienne mourir de faim ou bien lui lancer quelques pigeons à peine nés ? L’éventuelle cruauté du geste m’interdisait quoi que ce soit et pourtant, après avoir mûrement réfléchi je décidais de lancer un petit oiseau à Nickie qui l’engloutit en un instant….
Sûr de moi, et devant le nombre incalculable d’oiseaux, je refis le même geste tous les jours pour nourrir cette petite épagneul adorable. Encore aujourd’hui, je ne regrette pas ce choix.
Vers la fin des vacances, ma mère et le fermier discutaient adossés sur la margelle du puits qui trônait au milieu de la ferme. Ma mère nous avait tannés  pour qu’on boive exclusivement de cette eau pendant le séjour et c’était souvent bibi qui était de corvée !Tout en discutant, un chat, puis deux, puis trois traversèrent la cour et ma mère demanda innocemment ce qu’il faisait des petits si des fois il y en avait ?
Tous simplement, le fermier lui répondit que lorsqu'une chatte mettait bas, il noyait les chatons dans le puits pour éviter la prolifération….
Croyez-moi si vous voulez, mais je n’ai jamais vu un visage se décomposer aussi vite et la peau de ma chère mère devenir aussi blanche….
J’en rigole encore.

 







Christian Goutte.