Fugues


J’ai fugué deux fois dans ma vie. La première pour quitter le pensionnat où j’étais en primaire et une seconde fois pour quitter le lycée où j’étais en sixième.
Je regrette la seconde car elle a causé du chagrin à ma mère et en plus elle aurait pu s’avérer très dangereuse pour moi. Mais je vais évoquer les deux.

Un soir de novembre 65 ou 66 alors que nous allions au réfectoire tous en rang pour le dîner, je décidais de prendre la poudre d’escampette bien que je ne me sois pas concerté avant…
L’entrée du réfectoire était très proche de la sortie, très vite je fus sous le porche, celui là même qui accueille l’administration et les bureaux de la direction. Une fois dehors, je fus terrorisé par toutes les voitures qui passaient dans cette petite rue. Il avait beau faire sombre, les phares étaient allumés et j’avais toujours peur d’être reconnu par un professeur ou un surveillant.
Pendant toute la traversée de Montlhéry je restais comme ça, un peu caché, et dès quej’eus passé l’allée bordée d’arbres où nous allions le jeudi en promenade, je pris une démarche normale et je suivis scrupuleusement le chemin que mon père suivait lors des grandes sorties et qu’il me ramenait à Viry avec la Simca 1500 rouge.
Mais là point de voiture, j’avais ma blouse grise qui me tenait à peine chaud, j’étais transi et il faisait nuit. Commença alors un calvaire qui allait durer deux heures, le temps de parcourir les onze kilomètres qui me séparait du domicile familial. A chaque fois que je passais devant un pavillon, les chiens aboyaient, le petit garçon que j’étais n’en menais pas large. J’aperçus enfin la grande place du marché juste en dessous de chez nous, je montais les escaliers et mon frère de deux ans mon aîné m’ouvrit, les yeux écarquillés, la porte de l’appartement. Passées les questions rituelles et surtout la fameuse Que fais-tu là ?, il décida d’appeler la voisine de palier, la chère madame Verdoux dont la fille aînée, Patricia, ne me laissait pas insensible….
Elle décida que je devais aller au lit, ce que je fis, et d’attendre mes parents qui ne devaient pas tarder.
L’accueil ne fut pas chaleureux….Après quelques engueulades bien senties mon père préféra en rire et nous passâmes à table.
Après le repas et avant que j’aille pour de bon au lit, mon père appela l’institution d’où je venais de m’extraire et demanda à parler à son fils. Évidement on ne me trouva point et c’est le directeur lui même qui vint prendre le combiné pour avouer à mon paternel que son fils n’était  pas là. Une fois qu’il apprit où j’étais, il se confondit en excuses, c’était le moins qu’il puisse faire.
La pension à cette époque était un calvaire pour moi, mais pour mes parents c’était quelque chose qui leur coûtait cher et ils étaient en droit d’attendre une vraie sécurité pour leurs enfants. Je ne connais pas la suite de l’histoire entre le pensionnat et mes parents, quoi qu’il en soit, dès le lendemain matin il me ramena pour que je sois  à l’heure en classe.

Ma seconde fugue fut tout autant irréfléchie que la première. J’étais en sixième dans un lycée de Toulouse attendant le deuxième trimestre pour être transféré dans un autre pensionnat. Je n’étais ni heureux ni malheureux que se soit en classe ou avec mes parents. Et pourtant un soir de sortie de classe, je sortis de la ville et commença à faire du stop .J’étais bien couvert et au bout d’un temps qui me parait assez court aujourd’hui, je fus pris par un type en camionnette. Je me fis passer pour un scout, ce qui me parut très astucieux à l’époque. Il devait me déposer à Agen mais un peu avant l’arrivée il me proposa d’aller chez lui et avec ma naïveté d’ado un peu con j’acceptais. Une fois chez lui, il me fit manger et me proposa de dormir chez lui. Ce n’est qu’une fois couché qu’une  lumière marquée danger s’alluma dans ma petite tête. J’ignore encore aujourd’hui comment il a pu me laisser sortir de chez lui, en tout cas je me retrouvais dehors à la nuit tombée sans me douter de l’inquiétude de mes parents. Après avoir traîné près d’un bar, certains clients étonnés de voir un gosse dehors à cette heure là appelèrent la gendarmerie et après une courte partie de cache-cache je me rendis à la maréchaussée.
Ce n’est qu’au milieu de la nuit que je fus réveillé par les gendarmes car mes parents venaient d’arriver et ils me regardaient l’air sévère ne sachant comment réagir .Le lendemain, ayant peu dormi, mon père me ramena au lycée en me disant très sentencieusement que la prochaine fois ma mère en mourrait. Pendant plusieurs jours, un des ses collaborateurs vint me chercher au lycée, mais cela ne servait à rien, je n’avais pas envie de recommencer et je ne savais déjà pas pourquoi j’en avais fais une !


Christian Goutte